La solitude, c'est pas la fin du monde

La solitude, c’est pas la fin du monde

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Cette nuit, je me suis réveillée dans un silence total. Cela m’arrive parfois et j’imagine alors que toute la population du monde a disparu de la surface de la terre et que je suis la seule survivante. Cette pensée est glaçante (un peu mégalo sans doute aussi lol). Pourtant, j’ai souvent envie de vivre loin des autres, quand ceux-ci empiètent trop sur mon espace vital. Je me vois alors dans une maison isolée au fin fond de la campagne, en pleine nature, heureuse. Mais lorsque je me réveille en pleine nuit, au milieu du silence et que ces pensées de fin du monde me viennent à l’esprit, je prends conscience combien je suis heureuse que les autres existent. Cette nuit, le silence fut brisé plusieurs fois par le cri lointain d’un hadeda (une sorte d’ibis très répandu en Afrique du Sud). L’écho de son cri perçant ne faisait qu’accentuer ce sentiment de solitude intense.

 

Plaisirs solitaires

Être seule est une joie, la plupart du temps. Cela fait des années que je vis seule et j’en suis heureuse. Lorsque ma semaine de travail est finie, j’ai très rarement envie de sortir. Bien sûr, il y a des moments où je peux ressentir un sentiment de solitude, où j’aimerais être en compagnie, mais au bout du compte, ces moments sont relativement rares. Pourtant, ce n’est pas que je n’aime pas les gens. Longtemps, je me suis sentie coupable d’être ainsi. Selon une idée répandue, pour aimer les gens, il faudrait être un être qui recherche la compagnie des autres. La société nous renvoie l’image positive des personnes ouvertes qui sortent, contre celles, fermées, qui restent chez elles. Dans les magazines, on lit qu’il faut sortir, rencontrer les gens, c’est tellement enrichissant…

Le groupe, ce monstre à plusieurs têtes

Mais voilà, sortir, voir des gens, je veux dire beaucoup de gens (plus de trois personnes en même temps quoi !), c’est un problème pour moi. Me retrouver toute une soirée au milieu d’un groupe, non seulement me demande un effort qui me lessive, mais en plus me laisse souvent un goût amer. Je ressens alors une forme d’inadaptation et je ne crois pas exagérer en disant que maintes fois, je me suis sentie beaucoup plus seule au milieu d’un groupe que chez moi, en compagnie de moi-même. Le groupe est une foire d’empoigne où l’on doit, si on veut exister, parler plus fort que son voisin. Il m’est arrivé de jouer à ce jeu, dans des conditions favorables, avec des gens que je connais bien, un jour de grande forme, et généralement, il faut l’avouer, avec l’aide de substances désinhibantes. Cela fait beaucoup de conditions à réunir, pour un résultat qui n’est même pas garanti. D’ailleurs, je ne suis même pas sûre que j’en retirais un quelconque bien-être après coup.

Aimer être seul vs aimer les autres ?

Un jour, j’ai fini par comprendre qu’il ne servait à rien de vouloir être ce que je ne suis pas. Ça me rendait malheureuse. J’ai découvert, par des lectures, qu’aimer être seul n’est pas une tare, c’est un trait de caractère et qu’il n’y a pas de jugement à porter à ce sujet. J’ai également compris que ce n’est pas parce qu’on a une vie sociale trépidante qu’on aime forcément les autres.

Avoir besoin du regard des autres en permanence peut être une façon de se sentir exister. Je n’en fais pas une généralité et je conçois que certaines personnes, très extraverties, aient besoin de ce contact social permanent. Mais quant ça vire à l’obsession de la peur d’être seul, il y a peut-être matière à s’interroger. Inversement, aimer être seul ne signifie pas que l’on est misanthrope. On peut aimer la solitude et s’intéresser aux autres, et même éprouver beaucoup d’empathie. Les personnes solitaires ont juste leur propre fonctionnement.

Être seule, en peignoir de satin

Lorsque j’étais une petite fille et que je m’imaginais adulte, je me voyais habiter seule. Jamais je ne me suis vue avec un homme, mariée. Dans mon fantasme, j‘étais seule, déambulant libre dans mon appartement et dans mon peignoir en satin. Oui je sais, c’est un détail bizarre, mais c’est comme ça que je me voyais. J’avais vu des femmes dans des peignoirs en satin sur le catalogue de La Redoute, et je trouvais sans doute que c’était le signe d’une vie réussie. Je dois préciser que je n’ai jamais possédé de ma vie un peignoir en satin. ça glisse et ça ne me semble pas confortable, j’ai adapter mes ambitions à des exigences plus pratiques.

 

Et t’as pas d’amis alors ?

Si si (c’est comme ça, quand on est seul depuis longtemps, on fait les questions et les réponses). Aimer être seul ne signifie pas que l’on refuse toute relation. J’ai des amis (pas énormément je vous l’accorde et la plupart sont loin de moi, en France) mais habituellement, je ne les vois chacun qu’en tête à tête, ce qui perturbe peu le calme de ma sphère. Je vis l’amitié comme une relation profonde et unique qui se construit sur la confiance et l’écoute, deux qualités qui me semblent être difficilement applicables au groupe.

Regarder les autres tomber

Bon, je dois avouer que le fait d’avoir peu d’amis et d’avoir une vie sociale très limitée me fait un peu peur parfois. Ma mère, qui a aujourd’hui 87 ans, a toujours été tournée vers le foyer. Bien sûr, sa situation de femme était différente de la mienne et pendant des années, je devine qu’elle n’avait ni le temps ni les moyens de sortir. Mais même plus tard, quand elle a été libérée de toutes ses obligations, elle n’a pas vraiment cherché à s’ouvrir plus vers l’extérieur (les chiens ne font pas des chats !).

Ces dernières années, ma mère avait deux ou trois amies avec qui elle jouait au scrabble. Une fois par semaine, elle voyait sa belle-sœur (ma tante donc) le dimanche, et puis voilà, la vie sociale s’arrêtait là. Il y a deux ou trois ans, ma tante a dû être placée en maison de retraite assez loin de chez elle car elle ne pouvait plus vivre seule. Leurs rencontres dominicales ont donc pris fin. Cette année, la meilleure amie de ma mère est morte. Les parties de scrabble se sont arrêtées. Outre le coup au moral dû à la perte d’une amie qui lui était chère, ma mère s’est retrouvée soudain très seule.

Même si elle est encore alerte et dynamique et qu’elle conduit toujours, elle passe 90 % de son temps sans voir personne. Pendant des années, elle a refusé d’aller au club du 3e âge pour tout un tas de raisons que j’avais du mal à comprendre. Il y a peu, pour la première fois, sans que je n’aborde le sujet, elle a émis l’idée d’y aller cet hiver car la solitude lui devient insupportable.

Même si je suis encore loin d’être octogénaire, ce trait de caractère qui pousse plus vers le repli sur soi que sur l’ouverture m’inquiète parfois. Vais-je vieillir isolée ? Quand on s’avance vers le 3e âge, voire le 4e âge, les gens autour de soi tombent peu à peu et ces amis à qui l’on pouvait parler sur un simple coup de fil répondent aux abonnés absents. Gloups ! Pas très réjouissant. Au moins, quand on a vie sociale animée, peut-on espérer retarder le plus longtemps possible l’heure fatidique de l’isolement final ?

La vérité, toute la vérité

Ok, je veux bien avouer qu’il y a sûrement une autre raison au fait de se réfugier dans la solitude. Ce que j’ai dit plus haut est la vérité, je le jure. J’aime être seule, c’est vrai, c’est absolument vrai. Mais je dois dire aussi que les autres m’ont fait peur pendant longtemps. Ne plus avoir peur des autres est relativement nouveau pour moi. J’ai 52 ans et j’ai en fait passé presque ma vie entière à avoir peur. Peut-être alors ce goût de la solitude est venu comme une protection contre ce monde que je trouvais hostile. Ça n’explique sûrement pas tout, car c’est un fait, être dans un groupe me fatigue vraiment. Mais que la peur ait contribué au besoin de m‘isoler, ça semble tomber sous le sens. Il y a vraiment trop de choses à dire à ce sujet, j’en parlerai dans d’autres articles.

Et l’amour dans tout ça ?

Être célibataire depuis de nombreuses années n’est pas forcément un choix. Ça s’est passé comme ça. Lorsque l’on est jeune, il est relativement facile de rencontrer des gens. Ce n’est pas simplement parce que nous sommes plus frais. Nos critères ne sont pas bien définis sur ce qu’on veut et ce qu’on ne veut pas, on sort, on teste sans trop se poser de questions. Mais plus le temps passe, plus on vieillit, moins on sort, plus on se pose de questions sur l’autre et sur ce qu’on attend de l’autre. Le champ des possibles se réduit comme peau de chagrin. Si en plus, vous vous rendez compte que vous êtes bien tout seul, que vous ne vous ennuyez pas, que vous n’avez de compte à rendre à personne, pourquoi vouloir briser ce bel équilibre ?

Solitude, je t’aime, moi non plus

Si au départ, la solitude amoureuse est rarement choisie, on l’apprivoise et on peut même finir par l’aimer. Comme un petit animal qui s’invite chez nous, on s’habitue à sa présence jusque au jour où on se rend compte qu’on y est très attaché. Je connais un certain nombre de femmes seules autour de moi, en particulier des femmes qui ont passé la cinquantaine. Toutes voudraient connaître l’amour à nouveau, mais beaucoup d’entre elles affirment aussi être heureuses dans leur solitude.

Je m’aime, un peu, beaucoup… pas du tout

Quelque chose me tracasse pourtant. Oui, je me sens bien lorsque je suis seule, mais ne me sentirais-je pas trop bien ? Est-ce que ce confortable petit univers que je me suis créé ne cache pas autre chose ? Et si cette solitude aimée était juste la réponse à la peur de souffrir ? (encore une peur, vous avez remarqué ?) Je ne suis pas sûre d’avoir jamais su vraiment aimer, je veux dire aimer vraiment. J’ai vécu des histoires d’amour qui m’ont souvent aspirée dans des gouffres de souffrance, de mon fait ou du fait de mon partenaire, mais était-ce bien de l’amour ? J’ai des doutes. Bien que certaines de ces relations passées aient laissé place, une fois terminées, à beaucoup de tendresse, ce que j’ai vécu sur le moment n’était que la tentative désespérée d’assouvir des manques impossibles à combler. La plupart du temps, quand on prétend aimer, c’est nous que nous cherchons à aimer à travers l’autre. Lorsque l’on vit une histoire d’amour qui nous fait souffrir, c’est que l’autre ne parvient plus à satisfaire ce besoin d’amour que nous avons de nous-mêmes.

Plongée en eaux profondes

La solitude est un bon moyen d’apprendre à s’aimer. Peut-être ces années de célibat n’ont-elles été au début qu’une réaction instinctive pour contrer la spirale de la souffrance amoureuse. Peut-être ai-je créé autour de moi, même de façon inconsciente, l’espace nécessaire pour souffler, me questionner et me trouver. La solitude me permet de plonger en moi, d’essayer de comprendre quelles sont les véritables raisons de mes actes, passés et présents, de m’interroger sur ce que veut dire aimer. C’est surtout une manière d’apprendre à aimer ce que je suis, à m’accepter, avec mes qualités et mes défauts. Tout ne dépend pas du fait d’être seul bien sûr, mais c’est l’espace créé autour de soi qui rend cette introspection possible.

La mécanique des fluides

Cependant, cette solitude ne peut être une fin en soi. Comment savoir si j’ai grandi, si je suis capable d’aimer vraiment, si je ne me confronte pas à la réalité du couple ? Il est facile de se sentir fort lorsque rien ne vient enrayer notre machine bien huilée. Cette soi-disant force résistera-t-elle aux premiers grains de sables dans le circuit ? (Je viens de remarquer que j’utilise encore la métaphore du moteur, comme dans l’article sur le jeûne. Je dois avoir une fascination pour la mécanique).

Après des années de conversation avec moi-même, il va peut-être falloir que j’aille voir ce qu’il se passe à l’extérieur ? Apprendre à désirer sans me consumer, apprendre à aimer sans vampiriser, apprendre à être aimée sans douter.

 

Juste 4 minutes qui font du bien.


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