Le vieux con qui sommeille en nous

Le “vieux con” qui sommeille en nous

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Pardonnez ce titre provocateur, mais certaines expressions ne peuvent être édulcorées, sinon elles perdent tout leur sens. Certainement que la plupart d’entre vous ont une idée précise sur ce qu’est un vieux con. Cela mérite cependant qu’on s’y attarde et qu’on décortique le problème. Devenir un vieux con est un travers qui nous guette tous. Comment rester vigilant en scrutant les comportements qui, répétés jour après jour, peuvent nous entraîner sur cette mauvaise pente ?

Bien entendu, quand je parle de vieux con, je parle en général de l’être humain devenu un vieux con. Ça englobe évidemment les femmes. La connerie n’appartient à aucun genre. Je ne veux simplement pas alourdir le propos en féminisant à chaque fois le terme.

1 – C’est quoi être un vieux con ?

1 – Beaucoup de bêtise, un peu de méchanceté, et de la bouteille

Pourquoi j’emploie spécifiquement le terme « con » ? Je pourrais varier les plaisirs avec stupide, crétin, andouille, bête, sot, abruti, imbécile, etc. Et bien non, con est différent et spécial. La connerie n’est pas seulement de la bêtise. Non, la connerie est toujours sous-tendue d’un peu de méchanceté. C’est pour ça qu’elle peut-être si dangereuse.

Lorsqu’on parle de vieux con, ça prend tout de suite une nouvelle dimension. Être juste con laisse entrevoir une lueur d’espoir. Peut-être est-ce simplement un moment d’égarement ? Quand on ajoute l’épithète vieux, l’espoir s’amenuise. On pourrait même dire qu’il disparaît complètement. Être un vieux con a quelque chose d’irrémédiable. Ça évoque une bêtise momifiée, gravée dans la chair, qui fait partie de l’être et qui, mis à part un miracle, ne lâchera pas l’esprit dont elle a pris possession.

Le pire, c’est qu’on peut devenir un vieux con relativement jeune. Et sans vouloir causer à certains une grande désillusion, je peux vous l’assurer, en faire le pari, nous sommes tous cons un jour ou l’autre (à quelques exceptions près, il y a quand même des êtres miraculeux).

2 – Rester vigilant

Tout ça, c’est bien beau me direz-vous, mais comment savoir quand on est con ? Parce que sur le moment, on ne s’en rend pas forcément compte. La connerie, c’est un peu comme une saleté qu’on a sur le bout du nez. Si personne ne nous le dit ou si on ne se regarde pas dans un miroir, on peut vivre avec sans s’en rendre compte.

Pour faire court, on pourrait dire qu’être con, c’est mettre la réflexion en pause, ce qui induit diverses conséquences dues à une parole précipitée :

  • Juger une situation ou quelqu’un rapidement, sans essayer de comprendre ce qui se cache derrière l’acte, la situation ou les mots. À l’heure des réseaux sociaux, la tentation est grande de juger sans réfléchir et la rapidité de propagation effrayante ;
  • C’est se croire supérieur et penser qu’on détient la vérité ;
  • C’est répéter des phrases toutes faites, ou même simplement répéter une information sans prendre le temps de la comprendre et d’évaluer sa qualité et sa pertinence. Ça peut pas paraître anodin, mais si on y réfléchit, c’est quand même à prendre au sérieux. Prendre part à la diffusion de fausses informations peut parfois avoir des conséquences graves.

Ceci étant dit, il y a quand même des paliers dans la connerie. Être con de temps en autre, ma foi c’est humain. Quand la connerie devient une habitude, ça devient vraiment dangereux, surtout en vieillissant.

 

Le portement de croix (détail) - Jérôme Bosch

 

2 – Trois écueils à éviter

1 – L’aigreur

Le vieux con est aigri. Comme un mauvais vin, un jour il a tourné au vinaigre. Plus rien ni personne ne trouve grâce à ses yeux. L’aigreur rend méchant, mitraille sans discernement ce qui l’entoure. Recroquevillé sur son orgueil fossilisé, le vieux con a transformé ses déceptions en amertume.

Comment devient-on aigri ?

L’aigreur plante ses racines dans la victimisation. Les ennuis de la personne aigrie viennent des autres. Nous avons tous certainement un moment dans nos vies où l’amertume nous tend les bras. Un échec, une trahison, une déception, peu importe la raison de cette déconvenue, accuser les autres est toujours une facilité. C’est se déresponsabiliser.

Reconnaître sa responsabilité, cela ne signifie pas que l’autre n’a pas de torts, c’est simplement être capable de reconnaître les siens (torts). C’est aussi comprendre pourquoi on a été capable de prêter le flan à la mauvaise conduite de l’autre, comment on a permis à l’autre de nous faire du mal.

Et même si la conduite de l’autre n’est pas explicable et qu’en toute bonne foi, on ne comprend pas pourquoi on se retrouve dans cette situation de victime, nous devons travailler à nous libérer du passé. Laisser derrière soi les rancœurs, voire même pardonner, c’est une condition sine qua non pour ne pas s’aigrir.

2 – Le « c’était mieux avant »

Ah là là ! Qui n’a pas été énervé une seule fois dans sa vie par cette phrase “C’était mieux avant !” ou un de ses dérivés prononcés avec le ton du regret « Avant, c’était pas comme ça… on faisait comme ça …on faisait pas comme ça… etc. » Avant, les gens, le temps, les hommes, les femmes, les enfants, les politiques, la famille, le monde, le plombier, tout y passe. Avant, C’ÉTAIT MIEUX !

Mais avant quoi ?

Et bien non, avant ce n’était ni mieux, ni moins bien, avant, c’était avant, c’était différent. Et puis d’abord, avant quoi ? Avant de s’être réveillé un beau jour et de constater devant son miroir qu’on avait pris un sacré coup de vieux ? Quel est donc cet avant ? Une période bénie, idéalisée où le meilleur de ce qu’on pouvait vivre se serait figé à un instant T ? Un moment où on aurait décidé que là, oui, c’était le top ?

Pourtant, s’il était possible à un cetaitmieuxavantiste de revenir à cet instant T rêvé, il est à peu près sûr qu’il se rendrait compte qu’il n’était pas si heureux que ça, qu’il aurait encore quelque chose ou quelqu’un à blâmer.

Il est légitime d’être nostalgique. Mais lorsque cela nous arrive, regardons la nostalgie pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une mélancolie sur le temps qui passe. Elle nous fait nous retourner sur le temps envolé de notre enfance, de notre jeunesse, d’un amour ou d’une période prospère. Ce n’est pas le monde, c’est notre monde, celui qu’on s’est créé avec nos souvenirs. Au moment même où une personne vivait une période de rêve, beaucoup d’autres souffraient. Il n’y a pas de périodes idéales, il n’y a que le monde que nous créons.

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme

Le monde change en permanence et nous tous devons nous adapter sans cesse à ce changement. Certaines bonnes choses se perdent mais sont remplacées par d’autres. Le bien et le mal changent de place. On gagne d’un côté ce qu’on perd de l’autre et vice versa. Se croire supérieur à la génération qui nous suit est aussi inapproprié que se croire supérieur à la génération qui nous précède. Nous sommes les mêmes quelle que soit la période dans laquelle nous vivons.

Si la technologie change autour de nous, nous restons des humains gouvernés par des besoins primaires (respirer, manger, boire, éliminer, dormir…) et des émotions. Le reste n’est qu’accessoire. Avoir de la bienveillance pour nos ancêtres, comme pour les générations futures, c’est avoir de la bienveillance pour nous-mêmes et pour ceux et ce qui nous entourent.

3 – La propension à juger tout et tous, tout le temps

Ce troisième et dernier point est intimement lié aux deux premiers. On peut même dire qu’il en est le chaînon manquant. L’aigreur nous incite à juger, notamment le monde dans lequel nous vivons, lequel serait beaucoup moins bien que notre ancien monde fantasmé. D’où le « c’était mieux avant ! ». Mais le jugement ne s’arrête pas là.

Faire taire le petit juge qui vit en nous

Nous sommes tous des juges en puissance, même lorsqu’on croit ne pas l’être. C’est humain, c’est tellement facile. Comment ne pas se laisser aller à glisser sur cette pente douce du regard supérieur ? Pourquoi est-on si enclin à juger ? Sans doute pour plusieurs raisons, mais qui pourrait être résumées en une seule : nous jugeons parce que nous pensons détenir la vérité. « Je sais ce qui est bon, contrairement à toi ». Alors, avec ça, c’est quand même très difficile de ne pas juger, on est bien d’accord, car nous avons tous notre vérité, construite entre autres par notre éducation, nos rencontres et nos expériences.

 

Honoré Daumier

 

Si ça continue, va falloir que ça cesse !

Peut-être alors faudrait-il mettre des limites à ne pas dépasser ? Si on passe sa journée à tout critiquer, à voir dans les autres tout ce qui va mal sans jamais voir le bien, ça sent le roussi ! Si on râle de temps en temps, ma foi, il n’y a pas mort d’homme. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire pour redresser la barre. Prendre conscience de ce que l’on dit, de ce que l’on pense et pourquoi on le dit, pourquoi on le pense, c’est un premier pas pour apprendre à ne pas juger de façon intempestive.

Alors, avant de parler, de partager, de twitter, nous devrions nous poser ces questions : ce que je vais dire ou partager apportera-t-il quelque chose de positif à celui qui l’entendra ou le lira ? Une réflexion ? Du rire ? Du réconfort ? De la beauté ?

Con cluons…

Je suis bien consciente qu’en pointant du doigt les vieux cons, j’émets un jugement, je suis l’arroseur arrosé. Peut-être peut-on faire preuve de compréhension et de mansuétude à l’égard de ceux qu’on appelle vieux cons, car il n’est pas simple de grandir.  Il est tellement plus facile de devenir un vieux con qu’un être lumineux, tellement plus facile de juger que de comprendre, de critiquer que d’encourager, de haïr que d’aimer. Soyons exigeants avec nous-mêmes, ne nous laissons pas aller à la facilité, et tentons de jeter un regard attendri vers ces vieux cons qui ne sont qu’un reflet d’une partie de nous-mêmes.

 

Crédit photos
1 – Couverture : Dmitrii Bardadim de Pixabay
2 – Détail du tableau “Le Portement de Croix” de Jérôme Bosch
3 – Peinture d’Honoré Daumier


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