Phobie sociale et kinésiologie – 1

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C’était il y a un peu plus de quatre ans. Deux micro-événements, qui eurent lieu à quelques mois d’intervalle peu après mon arrivée au Cap, en Afrique du Sud, me mirent dans un tel état de malaise que je prenais conscience de la nécessité de trouver une solution. Il n’était plus seulement question de timidité ou de réserve, mais de quelque chose qui s’apparentait à de la phobie.

Bien qu’il soit à peu près normal, pour beaucoup de gens, d’être timide dans un groupe qu’on ne connaît pas, pour moi cela prenait souvent des proportions d’angoisse démesurées. Cette inquiétude pouvait aussi se déclencher dans certaines circonstances où je me sentais en insécurité, sans que cela se passe forcément dans un groupe.

La plupart du temps, j’essayais d’éviter ces situations et si ce n’était pas possible, je déployais des efforts titanesques pour masquer mon malaise. Ces deux derniers incidents furent les dernières gouttes d’eau qui me firent boire la tasse et me poussèrent à prendre rendez-vous chez une kinésiologue.

En une séance, la thérapeute a réussi à débloquer quelque chose en moi qui m’a permis de faire un grand pas en avant. Mais avant de vous dire comment, laissez-moi d’abord vous raconter ces deux micro-événements. Ce sont des tranches de vie que je vous confie, en deux temps.

Un après-midi avec Sœur Sourire

Le premier incident se déroula dans une ambiance qui se voulait festive, moins d’un an après mon arrivée en Afrique du Sud, au Cap. Je venais d’aménager dans un « cottage », un de ces petits logements construits près de la maison principale et loués à des étudiants ou à des personnes seules. Le propriétaire, appelons-le Paul, vivait dans la maison juste à côté.

Breakfast Party

Trois semaines après mon arrivée, il m’invita à un « breakfast » pour le dimanche suivant. Malgré le caractère étrange, pour moi Française, d’être invitée par quelqu’un que je connaissais à peine, à un petit déjeuner, et bien qu’effrayée à l’idée de me retrouver dans ce genre de situation, je m’étais dit qu’il était trop bête de laisser passer une telle occasion. En effet, Paul ne me laissait pas indifférente et, bien qu’il soit dépressif chronique depuis son divorce, comme il me l’avait gentiment confié au détour d’une conversation dans le jardin, il me semblait que je lui plaisais aussi.

Ses deux enfants seraient là bien sûr, ainsi que sa sœur et son beau-frère, et leur fille. La veille même, j’avais rencontré le beau-frère en question que j’avais trouvé sympathique. Deux hommes charmants, des enfants, un petit déjeuner (ça ne pouvait pas durer bien longtemps), et la sœur à rencontrer, tout ça ne laissait rien présager d’insurmontable. Ma peur des autres avait perdu face aux emballements de mon cœur d’artichaut.

Et puis, encore une fois j’étais décidée à prendre le taureau par les cornes et à soigner le mal par le mal. Je pensais qu’en me forçant à la confrontation, je pourrais dompter les affres dans lesquels me plongeait toute perspective d’immersion dans un groupe inconnu.

Ce n’était pas la première fois que je me berçais ainsi d’illusions. J’avais beau savoir au fond de moi que toutes ces tentatives ne menaient à rien, je continuais à tenter de me libérer de ces murs invisibles, comme un oiseau s’obstine à vouloir traverser la vitre d’une fenêtre et s”y cogne à s’en étourdir.

Alerte orange

Lorsque j’arrivais à 10 h 30, comme convenu, Paul et les enfants étaient en cuisine. Je proposai immédiatement mon aide, ce qui offrait le double avantage de me donner une contenance et d’éviter de trop penser. Alors que j’œuvrais à la salade de fruit en compagnie de la fille de Paul, une première sonnerie retentit. J’eus la désagréable surprise de voir entrer un couple d’une quarantaine d’année, suivi de peu par un deuxième couple, plus âgé, et leur rejeton. De quatre adultes, nous passions à huit, le traquenard se précisait.

Les présentations faites, une des femmes s’approcha spontanément de moi et engagea la conversation. Elle était belge et j’ai deviné par la suite que ce couple avait été invité surtout pour pouvoir me permettre de me sentir plus à l’aise puisqu’ils parlaient français. Gentille attention qui se révéla totalement inutile. Cette femme, le genre de personne qui sait vous mettre à l’aise immédiatement, était chaleureuse et semblait être réellement intéressée par ce que je lui racontais.

Tim, le beau-frère qui m’avait fait une très bonne impression la veille, ne tarda pas à arriver et Paul en profita pour déboucher une bouteille de champagne (ou du moins son équivalent en Afrique du Sud). C’est à ce moment-là que je compris, mais un peu tard, que le breakfast n’avait de breakfast que le nom, et que la journée allait être longue.

Un petit verre ne serait pas de trop…

Dire que je me sentais à l’aise serait mentir, je ne le suis jamais dans des groupes de plus de trois personnes, mais ces gens me semblaient quand même sympathiques et je me prenais à rêver que j’allais finir par me détendre. Et puis, il y avait de l’alcool et je savais bien que c’était un excellent moyen de me désinhiber. Le seul problème était que la bienséance m’obligeait à ne pas boire goulûment comme j’aimais le faire, notamment en cas de panique. J’avais souvent entendu à mon sujet : « Quelle descente ! J’aimerais pas la remonter à vélo ! », et je remarquais bien que souvent mon verre était vide alors que les autres trempaient délicatement leurs lèvres dans une coupe encore pleine. Mais au moins, ça avait l’avantage de libérer ma parole de façon magique et de me faire sentir intéressante.

À ce moment précis, tel était pour moi le paradoxe, je devais boire délicatement, comme une dame bien élevée, avec une lenteur détachée mais qui m’obligeait à attendre encore un moment, trop longtemps, avant que l’alcool ne fasse effet et ne m’ouvre enfin la porte des mondanités. Je prenais conscience que ce « breakfast » était en fait une petite orgie dominicale, et non un café et deux tartines envoyés en une heure.

Impair hélas !

J’étais venue les mains vides alors que les autres invités étaient arrivés les bras chargés de bouteilles. Mon malaise augmentait. Je me surprenais à être encore totalement à côté de la plaque. Moi qui ai toujours eu horreur de ne pas faire ce qu’il est correct de faire, j’étais tous simplement passé à côté de cette évidence. Je n’avais même pas pensé à demander à Paul ce que je pouvais apporter.

Il m’avait pourtant tendu la perche la veille, en me disant qu’un très bon fromager français était installé à deux pas de chez nous. Comme la plupart du temps, j’avais réagi avec plusieurs heures de retard. C’était affligeant, et ce genre de constatation ne faisait que fouler au pied, encore un peu plus, le peu d’estime que j’avais de moi-même. Mais le pire restait à venir.

Alerte rouge : Entrée en scène de Sœur Sourire

Pour tenter de remettre en place mes idées devant le revirement de la situation, j’allais faire un saut chez moi, à six pas de chez Paul. Lorsque je revins, je vis une silhouette féminine que je n’avais pas encore vue. Elle me tournait le dos et était en train de trancher du pain.

C’était la sœur de Paul (et la femme de Tim) qui était arrivée entre-temps. Dès qu’elle se tourna vers moi en me tendant sa main molle, je compris que ma journée serait un cauchemar. Elle n’essaya même pas d’esquisser un ersatz de sourire. Elle prononça un « Hi » atone et reprit le tranchage du pain.

Sous le soleil

Je sentis instantanément la chape de plomb se refermer sur moi et me rendre muette. Prisonnière de moi-même et de ce groupe, je n’avais plus d’échappatoire. J’allais devoir endurer plusieurs heures à donner le change en souriant, puisque je ne pouvais plus faire que ça, et déployer une énergie folle à faire croire que j’étais bien, alors que je souffrais le martyre. Effectivement, le temps fut long, très long.

Les heures passaient. Nous nous étions installés dehors. Pour ne rien arranger, je me retrouvais peu à peu sous le soleil alors que je n’aime que l’ombre. Mais je n’osais rien dire, j’étais tétanisée. En face de moi, la sœur. Elle m’ignorait superbement. Qu’est-ce que j’avais bien pu lui faire ? Je ne comprenais rien.

Gens d’art et de lettres

Elle était prof d’art à l’université. C’était un milieu plutôt intellectuel, ça parlait art, littérature, théâtre. Le groupe se connaissait bien apparemment et avait cette confiance décontractée des gens sûrs d’eux et de leurs idées. Bien sûr, le fait que toute la conversation se déroulât en anglais n’aidait pas à me mettre à l’aise, mais je savais pertinemment que même si tout s’était passé en français, j’aurais été mutique de la même façon.

Je sentais que je passais pour une tarte. Je comprenais à peu près ce qu’il se disait, mais ça me demandait une concentration extrême. Rien ne pouvait me faire décrocher la mâchoire, j’étais comme engluée par une masse invisible. Même la femme qui s’était montrée sympa au début me jetait de temps en temps des coups d’œil gênés, se demandant certainement si j’étais stupide. Paul m’ignorait aussi. J’étais au supplice.

L’alcool ne servait à rien, d’ailleurs, je ne pouvais pas en boire beaucoup. Et c’était sûrement mieux ainsi, car je ne sais pas ce qui aurait pu se passer. Un inhibé qui se désinhibe totalement dans ce genre de circonstance devient dangereux, pour lui ou pour les autres. Même si le ridicule ne tue pas, il peut laisser des marques d’humiliation au fer rouge.

Brève accalmie avant le grand final

À peine si, en milieu d’après-midi, lorsque une partie du groupe dont la sœur, sortit de table un moment, je me détendis un peu. Le belge papota un peu avec moi, en français. Mais je sentais bien que mon attitude m’avait définitivement rangée dans les personnes inintéressantes qui n’ont rien à dire.

Il était comédien et venait de monter son One man show. Il me raconta qu’il avait fait l’école Jacques Lecoq. J’avais fait du théâtre en amateur quelques années auparavant et j’avais entendu parler de cette école. Toute heureuse d’avoir l’occasion de me réhabiliter un  peu, au moins aux yeux du couple de Belges, j’opinais du chef d’un air entendu pour montrer que je savais de quoi il parlait . Il me demanda un peu surpris : « Ah ! Tu connais ? » et alors que j’acquiesçais, je me dis qu’il devait penser à ce moment-là que je confondais simplement avec l’acteur Bernard Lecoq.

Et Sœur Sourire savait sourire

Vers les cinq heures, l’ex-femme de Paul arriva, une magnifique femme à la taille mannequin. Elle était actrice, se mit à parler de la dernière pièce qu’elle était en train de répéter, et semblait s’entendre à merveille avec Sœur Sourire. À part me mettre à vomir sur la table, je pensais que la situation ne pouvait pas être pire.

Heureusement, une occasion de m’échapper se présenta assez rapidement. Un des couples se leva pour partir, suivi un quart d’heure après par les Belges. Je réalisai que si je ne profitais pas de ce second départ, j’allais être coincée encore un long moment entre Sœur Sourire et la plantureuse et intéressante ex, et là, je n’étais pas sûre de pouvoir m’en remettre.

Je me levai avec l’énergie du désespoir en profitant du mouvement et marmonnait un « Good bye, thank you very much » (je ne suis pas sûre que qui que ce soit m’ait comprise, ni même entendue). Je rentrais dans ma petite maison, séparée du jardin de Paul par une haie et tombait en larmes sur mon lit.

À suivre…

Si en attendant de lire la suite, vous voulez en savoir plus sur la kinésiologie appliquée, je vous invite à visionner cette vidéo de Prévention santé.

 

Crédit photo : Roman Bonnefoy


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2 thoughts on “Phobie sociale et kinésiologie – 1

  1. Halala, c’est terrible mais tu as su le rendre terriblement drôle ! Personnellement quand cela m’arrive, car cela m’arrive encore, j’ai la sensation de brûler de l’intérieur, de me calciner. Le cerveau ne répond plus, toute tentative est vouée à l’échec. Tu as réussi à partir, bravo ! En ce qui me concerne je pense que j’y serais encore pétrifiée sous 10cm de feuilles mortes ! Merci d’avoir partager !

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